Voyager différemment : ça veut dire quoi?

Nous vivrions, dit-on, une ère « individualiste ». Quelle est, pourtant, la part d’individualité lorsque des masses de consommateurs aspirent à visiter les mêmes lieux, pour y voir et faire les mêmes choses ? L’ironie commune moque le tourisme de masse et le Club Med ; mais, à la vérité, la facilitation du voyage par les compagnies low cost a multiplié le nombre de voyageurs « individuels » qui n’ont rien de radicalement différent. On va chercher de l’authentique, on ne trouve souvent que de l’artificiel et, diffuse, la frustration de voir un monde aseptisé par sa marchandisation touristique. Reste à savoir : que serait un voyage alternatif à ce type de découverte condamnée à l’ennui ?

Il y a quelques années, une amie chilienne, partie à Cancún, m’avait offert un double DVD acheté lors d’une de ses excursions, puis montré ses photos. Malaise : tout y respirait l’artificialité d’un « loisir » balisé en tout point par la marchandisation. Elle, que je connaissais encline à la dépression, causée par un mode de vie déshumanisé (le travail et la consommation constituant les deux pôles principaux de son quotidien), pour s’en divertir, ne trouvait donc pas mieux que se rendre dans une cage dorée isolée des Mexicains ordinaires et spécifiquement conçue pour ne pas penser, étant emporté dans une ivresse de lieux et d’enthousiasmes successifs. À ce degré de dépossession de soi, comment lui faire comprendre qu’elle n’allait trouver aucun salut dans la perpétuelle prolongation d’un mode de vie alternant un travail déprimant où s’abîmait son estime de soi et de vacances consistant à gaspiller pour oublier ?

Cancún est, bien sûr, une des manifestations les plus aberrantes du tourisme, ayant été délibérément construite pour cela. On pourrait lister ces villes devenues copies conformes par le comportement de ses habitants et un urbanisme envahi des mêmes enseignes où qu’on aille. Gérard Manset, dans l’une de ses plus belles chansons lamentait que « les capitales sont toutes les mêmes devenues / Facettes d’un même miroir / Vêtues d’acier, vêtues de noir / Comme un Lego mais sans mémoire ».

Beaucoup de nous sentons bien que nous vivons à l’ère du faux, de l’artificieux, du toc, de la prostitution marchande, à commencer par celle du passé, folklorisé et vendu. On va chercher de l’authentique, on ne moissonne que la déception. Comme l’énonçait Benoît Duteurtre dans un article publié dans le Monde diplomatique, « [t]out sent le confort et la mort, comme si la ville n’était plus qu’un décor de ville et la gare un décor de gare, laissant peu de place à la vie urbaine dans son foisonnement, ses hasards de rencontres, ses imperfections et ses dérives ». Dans ce contexte, même les voyageurs « de gauche » volontiers critiques, s’avèrent n’être souvent, sans le savoir, que des « consommateurs de voyage », c’est-à-dire des « consommateurs de clichés », comme l’énonçait Paul Ariès.

Si bien que voyager d’une façon réellement individuelle, singulière, c’est tout repenser et d’abord décoloniser son imaginaire.

Voyager autrement : oui, mais comment ?

Qui dit « décoloniser l’imaginaire » dit faire la part de ce qui est un authentique désir personnel de ce qui n’est que la réponse pavlovienne à la propagande publicitaire. Parmi les troupeaux de touristes livrés quotidiennement au Machu Picchu, à l’Acropole d’Athènes, au Colisée de Rome, à Angkor, combien entretiennent une réelle passion patiemment cultivée pour l’histoire de ces lieux ? Parmi la déferlante de personnes agitant leur iPhone devant la Joconde, combien ont seulement lu sur cette œuvre et combien la considèrent comme une ligne de plus sur une liste de lieux « à faire » et cocher ? Combien se sont seulement demandé si cela avait un sens quelconque pour eux d’aller voir telle œuvre, tel monument ? L’injonction publicitaire est si forte qu’elle est une dépossession de l’imaginaire et du désir singulier qui fait l’individualité.

« El camino se hace al andar » (le chemin se fait en marchant), dit-on en espagnol : c’est en voyageant que l’on peut se désintoxiquer, en voyageant lentement, en refusant le clés en main, l’émerveillement programmé. J’ai longtemps pensé que l’alternance du travail salarial et des congés payés expliquait une bonne partie des comportements les plus abjects. Elle explique peut-être la paresse de l’imagination, atrophiée par les rythmes du travail et des transports, mais aussi par un mode de vie et de penser qui souvent en découle. Et cependant, je connais plusieurs personnes qui voyagent à vélo dès qu’elles sont en vacances. Ils ne visitent, souvent, rien de très spectaculaire, mais c’est précisément l’immersion dans l’ordinaire d’ailleurs qui fait le dépaysement et l’émerveillement. Interviouvée, Marion Martineau (qui traverse l’Amérique à vélo depuis l’Alaska jusqu’à la Terre de Feu avec son compagnon, l’écrivain-voyageur Virgile Charlot) raconte, par exemple : « Je me souviens d’un matin, où nous campions en Basse-Californie (Mexique) sur une plage de sable noir. Le matin, nous nous sommes levés très tôt, réveillés par la lumière. On a observé le ballet des pêcheurs avec leurs filets. Pour eux, c’est leur quotidien, mais pour nous qui les observions, c’était super beau »

Peut-être le voyage commence-t-il où s’éteint l’envie d’extraordinaire et d’exclamation, celui-là même dont s’alimente l’industrie touristique, jouant de la frustration causée par un sentiment diffus de dépossession de soi et de son temps par les impératifs du travail salarié. Peut-être le voyage offre-t-il ses leçons les plus profondes lorsque, par l’opportunité d’une immersion longue, par la coopération, ou par un mode de voyage singulier, on affleure à l’identité d’un peuple ou d’un pays dans ce qu’il a de plus quotidien. S’accorder « le luxe de la lenteur », c’est renouer avec le temps biologique – d’avec lequel l’homme urbain de l’ère hypercapitaliste a fait sécession –, redécouvrir aussi, parfois, ses ressources et ses limites physiques et psychiques, le sens de l’effort qui à lui seul exhausse la valeur de l’émerveillement. Ce que confirme Bertrand Scaramal, du blog Le Braquet de la liberté, quand il parle de « cette vue magique qui vient récompenser [s]es efforts au sommet d’un col ». Un plaisir singulier car mérité, que ne peut connaître le touriste livré comme un paquet sur un lieu touristique conçu pour lui vider son portefeuille.

Pour Frantz, qui a voyagé à pied à travers l’Europe, il s’agit de rien de moins que « [retrouver] la vie à l’état pur », savourer le contact avec la nature. Aala Kanzali, auteur du blog GaijinJapan, séduit par une ancienne tradition de son pays d’adoption, s’apprête à partir en janvier 2015 pour un voyage de 10 000 km à pied à travers tout le Japon

Cultiver sa passion, entretenir sa curiosité

Beaucoup de lecteurs, en lisant ces lignes, diront : « C’est bien joli, mais voyager, ça coûte cher ; ce n’est pas à la portée de ma bourse ». Or, c’est précisément là que le bât blesse : choisir le confort et la sécurité, c’est presque toujours renoncer au sentiment intense d’exister. Voyageur de l’insolite, Darmon Richter a exploré des catacombes en Ukraine, fumé de la weed sur un marché nord-coréen, visité une ville fantôme du grand nord chinois conçue pour 1 million de personnes et habitée à 2% de sa capacité, a visité la zone d’exclusion de Tchernobyl : il a beaucoup baroudé. Selon lui, « un voyage intéressant a tendance à être un voyage pas cher » ; et c’est précisément ce qui lui permet d’explorer le monde depuis des années et d’y découvrir des merveilles étonnantes, loin des hauts lieux du tourisme de masse. Sa façon de voyager est un art de vivre, consistant à faire confiance aux étrangers, à prendre des risques et, surtout à arrêter de penser en touriste. « N’ayez pas peur de dormir dehors non plus », invite-t-il carrément.

Le voyage est souvent la prolongation dans un cadre de détente et de découverte des mêmes réflexes mentaux et des mêmes aliénations à la vitesse et à la surconsommation qui ont envahi tout le quotidien : on voyage souvent exactement comme l’on vit le reste du temps. Au lieu de saisir l’opportunité pour faire rupture, même temporairement, avec le rythme urbain et la vie de salarié, combien prolongent les travers des sociétés de surabondance et de frénésie ? Décoloniser son imaginaire, c’est devenir vraiment un individu ; et devenir un individu, c’est se connaître soi-même, ce qui suppose de se défaire de tout le parasitisme de gadgets technologiques et de désirs inauthentiques imposés par l’imaginaire publicitaire, pour enfin pouvoir vraiment se lier à autrui. Moins de biens, plus de liens : le slogan décroissant est ô combien pertinent aussi pour le voyageur.

source: mrmondialisation.org

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